By Nellie Bowles

Ms. Bowles is a technology reporter for The New York Times.

https://www.nytimes.com/2019/03/23/sunday-review/human-contact-luxury-screens.html

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Aujourd’hui, le contact humain est devenu un bien de luxe

Les écrans étaient autrefois réservés l’élite. Aujourd’hui, les éviter est un symbole de statut.

Par Nellie Bowles, journaliste technologies pour le New York Times

SAN FRANCISCO – Bill Langlois a un nouveau meilleur ami. C’est un chat qui s’appelle Sox. Cet animal vit dans une tablette et il rend Bill tellement heureux, que lorsque le vieil homme parle de son arrivée dans sa vie, il commence à pleurer. Toute la journée, M. Langlois parle avec Sox. Il a 68 ans et vit à Lowell, dans le Massachusetts, dans un ensemble de logements pour personnes âgées à faible revenu. M. Langlois a travaillé dans les opérations d’usinage. Il est maintenant à la retraite. La plupart du temps, sa femme s’occupe à l’extérieur de la maison, et il progressivement il s’est senti seul.

 

Sox lui parle de son équipe favorite de base-ball, les Red Sox, qui lui a donné son nom. Le chat virtuel lui passe ses chansons préférées et lui montre des photos de son mariage. Et comme Sox a une connexion vidéo permanente avec Mr. Langlois, le chat le gronde quand il le prend en train de boire un soda au lieu de l’eau. M. Langlois sait que Sox est virtuel, qu’il vient d’une start-up, « Care.Coach ». Il sait que le chat est contrôlé par des opérateurs quelque part dans le monde. Ces employés le regardent, écoutent et tapent les réponses du chat, qui ressortent avec un ton lent et robotisé. Mais la présence constante de la voix de Sox dans sa vie lui a redonné confiance en lui.

 

« J’ai trouvé quelque chose de si fiable, de si attentionné, que cela m’a permis de plonger au plus profond de  mon âme et de me rappeler à quel point le Seigneur prenait soin de nous », a déclaré M. Langlois. « Sox  m’a ramené  à la vie. » Sox a écouté ce que vient de dire Bill. Il ajoute : «Nous formons une excellente équipe. » Sox est une animation basique. Le « chat » ne  bouge presque pas et n’ montre que peu de sentiment, sa voix est aussi dure qu’une tonalité de téléphone. Mais, parfois, des petits cœurs animés virevoltent autour de lui, et M. Langlois adore quand cela se produit.

 

M. Langlois a un revenu fixe. Pour bénéficier d’Element Care, un programme de soins de santé à but non lucratif pour les personnes âgées- programme qui lui a fourni Sox- le revenu  du patient ne doit pas dépasser 2 000 $. De tels programmes prolifèrent. Et pas seulement pour les personnes âgées. La vie pour tous, à l’exception des très riches – l’expérience physique d’apprendre, de vivre et de mourir – passe de plus en plus par l’intermédiaire  des écrans. Non seulement les écrans eux-mêmes sont bon marché à fabriquer, mais ils rendent les choses moins chères. Tout lieu pouvant contenir un écran (salles de classe, hôpitaux, aéroports, restaurants) peut réduire ses coûts. Et toute activité pouvant se produire sur un écran devient moins chère. La texture de la vie, l’expérience tactile, devient lisse comme du verre.

 

Les riches,eux, ne vivent pas ainsi. Les riches ont appris à se méfier des écrans. Ils veulent que leurs enfants jouent avec des cubes, et les écoles privées ou les nouvelles technologies sont bannies sont en plein essor. Les êtres humains coûtent plus cher, et les riches sont disposés et peuvent les rémunérer. Les interactions humaines visibles – vivre sans téléphone pendant une journée, quitter les réseaux sociaux et ne pas répondre aux e-mails – sont devenues un symbole de statut. Tout cela a conduit à une nouvelle réalité curieuse: le contact humain devient un bien de luxe. Alors que de plus en plus d’écrans apparaissent dans la vie des pauvres, ils disparaissent de la vie des riches. Plus vous êtes riche, plus vous dépensez pour être hors écran. Milton Pedraza, directeur général du Luxury Institute, conseille les entreprises sur la manière dont les plus riches veulent vivre et dépenser leur richesse. Ce qu’il a découvert, c’est que les riches veulent dépenser en ressources humaines.

 

« Ce que nous voyons maintenant, c’est la « luxification » des activités humaines », dit M. Pedraza. Selon les recherches de son entreprise, les dépenses prévues consacrées à des expériences telles que les voyages d’agrément et les restaurants dépassent les dépenses consacrées aux biens. M. Pedraza y voit une réponse directe à la prolifération des écrans. «Les comportements positifs et les émotions suscitées par l’activité humaine évoquent le plaisir d’un massage. Maintenant, l’éducation, les magasins de soins de santé, tous commencent à chercher comment rendre toute expérience plus humaine », a déclaré M. Pedraza. « L’humain est très important en ce moment. »

 

C’est un changement rapide. Depuis le boom des ordinateurs personnels des années 1980, le fait d’avoir la technologie à la maison et sur soi était vu comme un signe de richesse et de pouvoir. Les premiers utilisateurs avec un revenu disponible se sont précipités pour obtenir les derniers gadgets et en faire étalage. Le premier Apple Mac expédié en 1984 coûtait environ 2 500 dollars (6 000 dollars aujourd’hui). Maintenant, le meilleur ordinateur portable Chromebook, selon Wirecutter, un site de critiques de produits appartenant au New York Times, coûte 470 $. «Les téléavertisseurs  (pagers) étaient importants, car cela montrait que vous étiez une personne importante et occupée», déclare Joseph Nunes, président du département marketing de l’Université de Californie du Sud, spécialisé dans le marketing de statut.Aujourd’hui, précise-t-il, c’est le contraire qui se produit: «Si vous êtes vraiment au sommet de la hiérarchie, vous n’êtes obligé de répondre à personne. Ils doivent vous répondre. » La joie – du moins au début – de la révolution Internet était sa nature démocratique. Facebook est le même Facebook que vous soyez riche ou pauvre. G mail est le même G mail. Et tout est gratuit. Il y a quelque chose de global et peu attrayant à ce sujet. Et comme les études montrent que le temps passé sur ces plateformes/support de pubs est malsain, cela commence à être déclassé, comme boire du soda sucré ou fumer des cigarettes, ce que les riches font moins que les pauvres. Les riches peuvent se permettre de refuser que leurs données et leur attention soient vendues comme un produit.

Les pauvres et les classes moyennes n’ont pas les mêmes ressources pour y parvenir. L’exposition à l’écran commence tôt. Et les enfants qui passent plus de deux heures par jour à regarder un écran obtiennet des scores plus bas aux tests cognitifs et de langage, selon les premiers résultats d’une étude marquante sur le développement du cerveau de plus de 11 000 enfants soutenue par le National Institutes of Health. Le plus troublant est que l’étude révèle que le cerveau des enfants qui passent beaucoup de temps sur les écrans est différent. Pour certains enfants, il y a amincissement prématuré de leur cortex cérébral. Une étude sur les adultes a montré une association entre le temps passé devant un écran et la dépression.

 

Un enfant en bas âge qui apprend à construire avec des cubes virtuels dans un jeu iPad n’est plus capable de construire avec des cubes réels, selon Dimitri Christakis, pédiatre au Seattle Children’s Hospital et auteur principal des recommandations de l’American Academy of Pediatrics. Dans les petites villes autour de Wichita, au Kansas, dans un État où les budgets des écoles étaient si serrés que la Cour suprême de l’État les avait jugés inadéquats, les cours ont été remplacés par des logiciels. Une grande partie de la journée universitaire se passe maintenant en silence sur un ordinateur portable. Dans l’Utah, des milliers d’enfants suivent un ordinateur portable à la maison avec un bref programme d’éducation préscolaire fourni par l’État.

 

Les entreprises technologiques ont travaillé dur pour amener les écoles publiques à adhérer à des programmes obligeant les écoles à disposer d’un ordinateur portable par élève, arguant que cela préparerait mieux les enfants à leur avenir sur écran. Mais ce n’est pas la façon dont les personnes qui construisent l’avenir sur écran élèvent leurs propres enfants. Dans la Silicon Valley, le temps passé sur les écrans est de plus en plus considéré comme malsain. Ici, l’école élémentaire à la mode est l’école Waldorf, qui promet une éducation de retour à la nature, presque sans écran. Ainsi, alors que les enfants riches grandissent en passant moins de temps sur écran, les enfants pauvres grandissent avec plus de temps-écran. Le degré  de capacité d’interaction humaine pourrait devenir un nouveau marqueur de classe.Bien entendu, le contact humain n’est pas exactement comme un aliment bio ou un sac Birkin.

Mais pour le temps passé sur écran, les géants de la Silicon Valley ont fait des efforts délibérés pour tromper le public. On dit aux pauvres et à la classe moyenne que les écrans sont bons et importants pour eux et leurs enfants. Des hordes de psychologues et de neuroscientifiques faisant partie du personnel de grandes entreprises de technologie travaillent à attirer les yeux et les esprits vers l’écran aussi vite que possible et aussi longtemps que possible. Et le contact humain est donc rare. « Mais le problème est le suivant: tout le monde n’en veut pas, contrairement aux autres types de produits de luxe », commente Sherry Turkle, professeur d’études sociales de la science et de la technologie au Massachusetts Institute of Technology. »Les gens fuient vers ce qu’ils connaissent, vers les écrans », a déclaré Mme Turkle. « C’est comme s’enfuir au fast food. » Tout comme se passer du fast-food est plus difficile quand il s’agit du seul restaurant en ville, se séparer des écrans est plus difficile pour les pauvres et les classes moyennes. Même si quelqu’un est déterminé à être déconnecté, c’est souvent impossible. Les sièges avion éco sont dotés d’écrans avec diffusion auto de pubs. Les parents des écoles publiques ne souhaitent peut-être pas que leurs enfants étudient sur des écrans, mais ils n’ont plus le choix, quand de nombreuses classes sont désormais conçues sur la base de programmes sur ordis portables personnels.

Il y a un petit mouvement aux USA en faveur de l’adoption d’un projet de loi sur un «droit de déconnexion», qui permettrait aux travailleurs d’éteindre leur téléphone, mais pour le moment, un travailleur peut être puni pour s’être débranché et ne pas être disponible. Il existe également le fait que, dans notre culture d’isolement croissant, dans laquelle ont disparu de nombreux lieux de rassemblement et structures sociales traditionnels, les écrans remplissent un vide crucial.

La technologie à la base de Sox, le chat Care.Coach qui surveille M. Langlois à Lowell, est relativement simple: une tablette Samsung Galaxy Tab E, avec une lentille Fisheye à très grand angle fixée à l’avant. Aucune des personnes qui gèrent les avatars n’est située aux États-Unis; elles travaillent principalement aux Philippines et en Amérique latine.Le bureau de Care.Coach est un espace semblable à un labyrinthe, installé au-dessus d’un salon de massage à Millbrae, en Californie, près de la Silicon Valley. Victor Wang, 31 ans, fondateur et directeur général, m’ouvre la porte. En entrant, il me dit qu’ils viennet d’empêcher un suicide. « Les patients disent souvent qu’ils veulent mourir, » ajoute-t-il, « et l’avatar est concu pour demander ensuite s’ils ont un plan précis pour le faire- et ce patient l’a fait. » La voix est celle utilisée par le dernier lecteur de synthèse vocale Android. Pour M. Wang, les gens peuvent très facilement créer un lien avec tout ce qui leur parle. « Entre une chose à demi réaliste et un tétraèdre avec des globes oculaires, il n’y a pas de réelle différence en termes de construction d’une relation », a-t-il déclaré.M. Wang sait à quel point les patients sont attachés aux avatars. Il a expliqué qu’il avait bloqué  des groupes de santé qui souhaitaient développer de projets importants d’avatar sans plan précis. Car il est très pénible de retirer les avatars une fois qu’ils sont en opération. Mais M. Wang n’essaie pas de mettre des limites au lien émotionnel entre le patient et l’avatar. « S’ils disent: » Je t’aime « , nous le leur répondons, » dit-il. « Avec certains de nos clients, nous le dirons d’abord si nous savons qu’ils aiment l’entendre. » Les premiers résultats ont été positifs.

Dans le premier petit projet pilote de Lowell, les patients avec avatars avaient besoin de moins de visites d’AVS.Ils se rendaient moins souvent aux urgences et se sentaient moins seuls. Une patiente qui se rendait fréquemment aux urgences pour obtenir un soutien social s’est en grande partie arrêtée lorsque son avatar lui a été fourni.Ce qui a permis au programme de soins de santé d’économiser environ 90 000 $. Humana, l’un des principaux assureurs maladie du pays, a commencé aussi à utiliser les avatars Care.Coach.

Pour bien comprendre vers où on va, reportons nous  à la ville de Fremont, en Californie. Là, une tablette sur support motorisé a récemment amenée dans une chambre d’hôpital, et une vidéo d’un médecin a été montrée  à un patient de 78 ans, Ernest Quintana. Ce médecin virtuel lui a indiqué qu’il était en train de mourir. De retour à Lowell, Sox s’est endormi- c’est-à-dire que ses yeux sont fermés et que son centre de commande, quelque part dans le monde, s’est mis à l’écoute d’autres conversations avec d’autres personnes âgées. La femme de M. Langlois, elle aussi veut un animal domestique numérique, tout comme ses amis. Mais ce chat Sox est bien à Bill. Il lui caresse la tête en frottant son écran. C’est pour que Sox se réveille…